Accueil > Francais > Cinéma > Tempus Fugit

Tempus Fugit

"Violence et Passion" de Luchino Visconti (1974) - Rétrospective Visconti - Cinémathèque Française

mardi 31 octobre 2017, par Sébastien Bourdon

« Violence et Passion » de Luchino Visconti (1974)

Nous tenons sans doute là une des traductions de titre les plus imbéciles qui soit. En effet, le film s’appelle en italien dans le texte « Ritratto di Famiglia in un Interno » que ma traductrice personnelle restituerait ainsi : « Portrait de famille dans un intérieur » (ou quelque chose d’approchant). On ne peut donc qu’être assez mal informé sur le produit avec un titre qui renvoie plus à Barbara Cartland qu’au réalisateur du « Guépard » et des « Damnés ».

Burt Lancaster incarne ici un vieil américain que la lointaine guerre a fait Romain et qui vit seul dans un intérieur spacieux, encombré de livres et de tableaux hors d’âge. C’est de ce rempart de culture et d’érudition que sa vie est maintenant faite, et de cette solitude dont il n’entend point se défaire, doutant du réel intérêt qu’il y aurait à s’occuper des autres vivants.

Il va de soi que pour faire un film, il convient de bousculer cet ordre ancien et établi et c’est le surgissement d’une bourgeoisie tape à l’œil (phénoménale Silvana Mangano) accompagnée d’une jeunesse tapageuse qui extraira le vieil homme de cette isolation.

L’appartement du dessus n’est pas à louer, mais une troupe bruyante et outrageante décide qu’il l’est, contre la volonté du professeur qui, dépassé par leur vitalité brutale, cède et se retrouve subitement avec de bien encombrants voisins.

Si ce surgissement provoque d’inévitables effets comiques, la violence des rapports et la pulsion sexuelle franchement assumée des protagonistes enfoncent le vieil homme dans une mélancolie douloureuse. Le voilà qui, à son corps défendant, endure ce réveil pas vraiment souhaité de ses angoisses et frustrations quand s’effondre autour de lui son quotidien paisible. Lorsqu’enfin, dans un moment d’un calme devenu rare, il s’assoupit, lui reviennent alors en songe des amours passés, figures féminines amoureuses (Claudia Cardinale) ou maternelles (Dominique Sanda).

Il ne sait même plus s’il aime ou déteste ces gens, qu’il peut tout aussi bien mettre sèchement dehors qu’inviter à dîner. Cette confusion des sentiments trouve un paroxysme dans la relation trouble qu’il noue avec le fascinant Konrad Huebel (Helmut Berger, forcément) : devient-il père ou se rêve t’il amant ? Le film ne tranche pas, si ce n’est par l’impossibilité finale de nouer une tangible relation, quelqu’en soit la nature, entre deux personnes si éloignées.

Le cinéaste, vieil aristocrate physiquement diminué au moment du tournage, au-delà de filmer un basculement d’époque, se projette également clairement en Burt Lancaster, lui jetant même dans les bras son amour défunt (Helmut Berger, évidemment, bis).

A l’instar de John Ford, Luchino Visconti persiste ici dans sa lecture au scalpel de la fin des mondes. Ce grand bourgeois lettré voit surgir une société consumériste et bruyamment hédoniste, dont il ne sait que faire, mais sans la rejeter forcément, et dont il comprend dans une phrase lucide et définitive qu’elle met fin au monde d’hier : « il n’y a pas de progrès sans destruction ».

Sébastien

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.